Le métal qui s'accumule
ANSES · Février 2026 · Saisine 2023-AUTO-0150
Enquête sanitaire — Approche d'exposition agrégée

Le cadmium,
une dette
silencieuse

Cancérogène, mutagène, reprotoxique. Stocké dans l'organisme pendant 10 à 30 ans. Près d'un Français adulte sur deux dépasse aujourd'hui le seuil critique d'imprégnation. L'agence sanitaire a passé deux ans à modéliser, source par source, comment ce métal circule depuis les sols jusqu'à nos reins — pour identifier où agir, et qui doit agir.

Demi-vie biologique 10 — 30 ans Classification CMR (catégorie 1B) Source principale (non-fumeurs) Alimentation 98 % Coût d'inaction projeté en 2040 jusqu'à 2,6 milliards d'€
Adultes français (Esteban)
47,6 %
dépassent la concentration critique de cadmium urinaire de 0,5 µg/g de créatinine.
Enfants 25-36 mois
100 %
dépassent la valeur repère biologique pour leur âge — la totalité de la classe d'âge.
Ostéoporose chez la femme > 55 ans
23 %
des cas attribuables à l'exposition au cadmium en France (projet HBM4EU).
Imprégnation prénatale
40 %
de l'imprégnation observée chez le nourrisson durant ses trois premiers mois de vie.
§ 01

Pourquoi le cadmium est un cas à part

Contrairement à la plupart des contaminants alimentaires que l'organisme évacue rapidement, le cadmium s'accumule. Une exposition modérée mais quotidienne, étalée sur des décennies, finit par produire les mêmes effets qu'une intoxication aigüe. C'est ce mécanisme qui rend l'enjeu sanitaire particulièrement difficile à saisir.

CMR · CIRC groupe 1

Élément trace métallique bioaccumulable

Présent naturellement dans les sols, l'air, les eaux. Ses apports sont renforcés par les activités agricoles et industrielles. Pénètre dans les végétaux par les racines, entre dans la chaîne alimentaire.

Demi-vie biologique : 10 à 30 ans dans l'organisme.

  • ReinsNéphrotoxique. Atteinte tubulaire à dose cumulée, pouvant évoluer vers une insuffisance rénale.
  • OsEffet critique retenu. Déminéralisation, ostéoporose, augmentation du risque de fractures.
  • Système cardio-vasculaireEffets observés à des doses comparables à celles touchant les os.
  • DéveloppementEffets neuro-développementaux et staturo-pondéraux observés en exposition prénatale.

Les résultats du modèle sous-estiment systématiquement les valeurs mesurées chez les non-fumeurs et les enfants. Quand les cadmiuries prédites dépassent les seuils sanitaires, les vraies les dépassent davantage encore. La situation est plus préoccupante que ne le suggèrent les chiffres.

Note méthodologique · ANSES 2026, comparaison avec l'étude Esteban
§ 02

D'où vient le cadmium qui nous imprègne

L'agence a agrégé toutes les sources et toutes les voies d'exposition — alimentation, eau, air, sols, poussières, tabac, cosmétiques. Verdict : pour la quasi-totalité de la population non-fumeuse, l'alimentation explique presque tout. Pour les fumeurs, le tabac s'ajoute massivement à partir de la quarantaine.

Population non-fumeuse · adulte

Alimentation

98 %

Quasi-totalité de l'exposition. Les autres sources combinées (poussières, sol, air, cosmétiques) contribuent à moins de 2 %.

Population fumeuse · 45-64 ans

Tabac

jusqu'à 43 %

La cadmiurie d'un fumeur après 45 ans est presque doublée par rapport à un non-fumeur. La plante de tabac concentre fortement le cadmium dans ses feuilles.

Nourrissons · 0-3 mois

Imprégnation prénatale

40 %

Transmise par la mère via le sang du cordon ombilical. La barrière placentaire ne bloque pas tout. Fenêtre de sensibilité critique pour le développement.

Toutes populations · agrégé

Air, sols, cosmétiques

< 2 %

Émissions industrielles en baisse de 48 % (air) et 69 % (eau) en dix ans en France. Sources mineures pour la population générale, hors sites pollués.

§ 02 bis

La France, anomalie européenne

Le cadmium n'est pas un problème mondial uniforme. C'est, pour partie, un problème français. Les Français adultes sont aujourd'hui parmi les plus imprégnés des pays comparables — et l'écart avec l'Allemagne, l'Italie ou les États-Unis est massif. Trois facteurs cumulés expliquent cette anomalie : des engrais plus chargés en cadmium, des sols agricoles plus anciennement contaminés, et des habitudes alimentaires qui font la part belle aux denrées qui le concentrent.

France · adultes
×1réf
Niveau de référence : 47,6 % au-dessus du seuil critique
vs Italie · adultes
÷2
Imprégnation française deux fois supérieure aux Italiens
vs États-Unis · adultes
÷3
Imprégnation française trois fois supérieure aux Américains
vs Allemagne · enfants
÷4
Imprégnation des enfants français quatre fois supérieure

Seules la Pologne, l'Espagne et le Portugal présentent des niveaux de contamination comparables, voire supérieurs, à la France. Le reste de l'Europe — Belgique, Angleterre, Allemagne, Italie — se situe nettement en dessous.

Pourquoi cet écart ?

CAUSE N°1

Des engrais phosphatés plus chargés en cadmium

La France importe l'essentiel de ses phosphates du Maroc, dont les gisements sédimentaires sont parmi les plus riches en cadmium au monde (jusqu'à 73 mg/kg). Les autres pays européens diversifient davantage leurs approvisionnements (Russie, Afrique du Sud, gisements ignés moins contaminés).

Engrais français : ×1,76 vs moyenne UE · ×2 vs Allemagne · ×3 vs Belgique
CAUSE N°2

Une réglementation française plus permissive

La limite européenne pour le cadmium dans les engrais minéraux phosphatés est fixée à 60 mg/kg P₂O₅ depuis 2022. La Finlande et le Danemark appliquent déjà des seuils plus stricts (20 à 48 mg/kg). En France, la norme nationale autorise jusqu'à 90 mg/kg — soit 4,5 fois la recommandation sanitaire de l'ANSES.

UE : 60 mg/kg · France (norme nationale) : jusqu'à 90 mg/kg · ANSES : 20 mg/kg
CAUSE N°3

Des habitudes alimentaires qui amplifient l'effet

Les Français consomment en moyenne plus de pain, plus de produits céréaliers et plus de pommes de terre que la plupart des autres Européens. Or ce sont précisément les denrées qui concentrent le cadmium au quotidien. Le pain quotidien à la française n'a pas d'équivalent en Italie ou aux États-Unis.

Pain & céréales : 13–21 % de l'exposition adulte · pommes de terre : 12–25 %
CAUSE N°4

Décennies d'accumulation dans les sols

Le cadmium ne quitte pas le sol agricole une fois apporté. Des décennies d'épandage d'engrais cadmiés sur des sols français ont enrichi cumulativement les terres agricoles. Une régénération des sols, à supposer qu'on cesse les apports, exigerait plusieurs décennies.

Demi-vie biologique du Cd dans l'organisme : 10–30 ans
Question concrète du consommateur

Acheter des pâtes italiennes ou des pommes de terre espagnoles, est-ce que ça aide ?

Pourquoi ça ne marche pas (ou très peu)
  • Mêmes seuils réglementaires partout en Europe. Les teneurs maximales en cadmium dans les pâtes, le blé, les pommes de terre sont identiques de Lille à Palerme (Règlement UE 2023/915).
  • L'Espagne et le Portugal sont eux-mêmes parmi les pays les plus contaminés — y acheter ses féculents revient à déplacer le problème, voire l'aggraver.
  • L'origine affichée n'est pas un gage de qualité. Une pâte « italienne » industrielle peut être faite avec du blé dur importé du Canada, puis simplement séchée en Italie.
  • Le pain quotidien français reste la première source d'exposition adulte. Difficile de le sourcer ailleurs.
Ce qui peut avoir un sens limité
  • Diversifier les origines — recommandation ANSES — pour ne pas cumuler une exposition à une zone particulièrement contaminée. Effet à la marge.
  • Pâtes artisanales italiennes de filière maîtrisée : certains producteurs annoncent des teneurs autour de 0,010 mg/kg, soit 15 fois en dessous des seuils. Mais c'est une affirmation commerciale qui se vérifie au cas par cas — pas une garantie liée à l'origine.
  • Privilégier les filières où le blé est tracé depuis le champ, plutôt que les marques industrielles dont la matière première peut venir de partout.
« Quant aux pâtes italiennes, les teneurs maximales en cadmium sont les mêmes partout en Europe. La priorité est d'agir à la source pour réduire la contamination des sols agricoles. » Géraldine Carne, ANSES — réponses sur franceinfo, 2026
§ 03

Qui dépasse les seuils, et de combien

L'ANSES a calculé pour chaque tranche d'âge la valeur repère biologique (VRB) à ne pas dépasser pour rester sous le seuil sanitaire à 60 ans. Les modèles de 2025 montrent des dépassements à toutes les tranches d'âge — y compris les plus jeunes.

Tranche d'âge % dépassement de la VRB Distribution Principaux contributeurs alimentaires
0 — 3 mois 33 %
33%
Préparations infantiles 1er âge (76%) + imprégnation prénatale
4 — 6 mois 37 %
37%
Préparations infantiles, céréales infantiles
7 — 12 mois 68 %
68%
Pots de légumes (32%), préparations & céréales infantiles
13 — 24 mois 97 %
97%
Pots légumes-viande (23%), légumes (20%), pommes de terre (14%)
25 — 36 mois 100 %
100%
Pommes de terre, légumes, céréales raffinées
3 — 5 ans 92 %
92%
Pommes de terre (20-25%), légumes, pâtes/riz/blé raffinés
6 — 10 ans 94 %
94%
Pommes de terre, viennoiseries/biscuits (11%), pain
11 — 17 ans 72 %
72%
Pain, pommes de terre, pâtisseries
18 — 44 ans (non-fumeurs) 29 %
29%
Pain (13-21%), pommes de terre, légumes, céréales
18 — 44 ans (fumeurs) 71 %
71%
Alimentation + tabac (effet aggravant net)
45 — 64 ans (non-fumeurs) 42 %
42%
Pain (21%), pommes de terre, légumes
45 — 64 ans (fumeurs) 76 %
76%
Tabac contribue jusqu'à 43 % de l'imprégnation
65 — 79 ans 54 %
54%
Pain (20%), pommes de terre, légumes
§ 04

Les aliments en première ligne

Le cadmium concerne d'abord les denrées du régime de base : pain, pommes de terre, légumes. Très consommées, contaminées par les sols agricoles, elles cumulent l'exposition. Note importante : la concentration en cadmium a augmenté pour 28 % des aliments entre l'EAT2 et l'EAT3 — d'un facteur 3,5 pour les céréales du petit-déjeuner.

Adultes 18-79 ans Pain & produits de panification sèche raffinés 13 — 21 %
Tous âges 3+ Pommes de terre & autres tubercules 12 — 25 %
Tous âges 3+ Légumes 8 — 13 %
Tous âges 3+ Pâtes, riz, blé & autres céréales raffinés 7 — 12 %
Enfants & adolescents Viennoiseries, pâtisseries, gâteaux & biscuits sucrés 5 — 11 %
0 — 7 mois Préparations infantiles 1er âge 76 %
7 — 12 mois Pots de légumes 32 %
13 — 24 mois Pots légumes-viande 23 %
Forte concentration · faible consommation Crustacés & mollusques (notamment tortillon des bulots) 15 — 20 % chez les forts consommateurs

Les teneurs maximales réglementaires actuelles fixées pour le cadmium dans les denrées alimentaires ne sont pas suffisamment protectrices pour la santé du consommateur. Même quand elles sont respectées, une proportion de la population française dépasse la valeur toxicologique de référence.

Section 9.2.3 du rapport ANSES — recommandation de révision à la baisse des TM
§ 05

Que faire — et qui doit agir ?

Le rapport est explicite : les principaux aliments contributeurs (pommes de terre, pain, légumes, céréales) sont des denrées du régime alimentaire de base. Demander aux consommateurs d'en réduire la consommation n'a pas de sens — ce sont les sources de contamination en amont qui doivent être traitées. Les leviers individuels sont limités. Les leviers collectifs sont déterminants.

Pour le grand public

Ce que l'individu peut faire

La marge d'action individuelle est volontairement limitée par l'agence. Les contributeurs majeurs étant des aliments de base, l'ANSES précise qu'« il n'est pas pertinent de formuler des recommandations en termes de choix individuels et de fréquence de consommation des aliments concernés, qui seraient spécifiques au cadmium ».

  • Diversifier les sources d'approvisionnement Varier les origines pour éviter une exposition répétée au cadmium issu d'une même zone géographique ou d'un même fournisseur. Recommandation explicite ANSES — effet à la marge. Acheter italien ou espagnol ne change pas grand-chose réglementairement (cf. § 02 bis).
  • Suivre les repères PNNS Une alimentation diversifiée selon les recommandations nutritionnelles existantes (réduction des produits sucrés à base de blé, équilibrage céréales/légumineuses) contribue à réduire l'exposition.
  • Ne pas consommer le tortillon des bulots Le tortillon (partie noire) concentre nettement plus de cadmium que la chair. Recommandation officielle figurant dans le guide santé.gouv.fr. Pour rappel, l'arrêté de 2008 limitant la pêche de bulots > 70 mm a été abrogé en 2022.
  • Femmes enceintes & jeunes enfants Vigilance accrue : l'exposition prénatale explique jusqu'à 40 % de l'imprégnation des trois premiers mois de vie. Limiter certains seafoods particulièrement contaminés.
  • Tabac : ne pas commencer, arrêter, éviter le tabagisme passif La cadmiurie des fumeurs est presque doublée à partir de 45 ans. C'est, parmi les actions individuelles, celle dont l'effet est le plus net sur l'imprégnation. 18 % des adultes français de 18-75 ans étaient fumeurs quotidiens en 2024.
Pour l'action publique

Là où se trouvent les vrais leviers

La contamination des denrées de base étant directement liée à la présence de cadmium dans les sols agricoles — issue principalement des matières fertilisantes — c'est en amont qu'il faut agir. Cinq cibles d'action prioritaires sont détaillées plus bas. Toutes relèvent de mesures structurelles, réglementaires et institutionnelles.

  • Réduire les apports de cadmium aux sols agricoles Application stricte d'un flux annuel ≤ 2 g Cd/ha/an, toutes matières fertilisantes confondues. Concentration ≤ 20 mg Cd/kg P₂O₅ dans les engrais minéraux phosphatés (vs limite UE actuelle de 60 mg).
  • Faire évoluer les pratiques agricoles Caractériser le Cd des parcelles avant tout épandage. Promouvoir l'agriculture de précision, la fertilisation au plus près des besoins, les variétés moins accumulatrices, l'étiquetage obligatoire de la teneur en Cd.
  • Réviser à la baisse les teneurs maximales dans les aliments Les TM réglementaires actuelles ne protègent pas suffisamment. Les abaisser pour les principaux contributeurs (pommes de terre, céréales raffinées, légumes) afin que leurs contributions conjointes ne fassent pas dépasser la VTR.
  • Renforcer le contrôle et la surveillance Cibler les aliments les plus contributeurs, intégrer les sources diffuses (engrais, sludges, MAFOR), construire une base nationale des concentrations en Cd dans les fertilisants — qui n'existe pas aujourd'hui.
  • Renforcer la lutte anti-tabac Inscrire la prévention de l'exposition au cadmium dans le Programme national de lutte contre le tabac (génération sans tabac à l'horizon 2032). Étudier — avec prudence vis-à-vis du marketing — l'opportunité d'une teneur réglementaire en Cd dans le tabac.
  • Combler le vide réglementaire sur les effluents d'élevage Aucune réglementation actuelle ne fixe de teneur en Cd dans les effluents d'élevage épandus. Lacune identifiée explicitement par l'ANSES.
§ 06

Les cinq leviers prioritaires

L'ANSES priorise cinq cibles d'action selon trois temporalités — court terme, moyen terme, action continue. Toutes couvrent le continuum complet, depuis la source dans le sol jusqu'à l'aliment consommé. Le coût de l'inaction, partiellement chiffré (fardeau de l'ostéoporose chez les femmes > 55 ans), pourrait atteindre 2,6 milliards d'€ d'ici 2040.

1
Court terme

Agir sur les matières fertilisantes

Abaisser la limite réglementaire en cadmium des engrais minéraux phosphatés. Tendre vers ≤ 1 mg Cd/kg de matière sèche dans les fertilisants organiques. Combler l'absence de réglementation des effluents d'élevage.

≤ 20 mg Cd/kg P₂O₅
2
Court terme

Faire évoluer les pratiques agricoles

Étendre l'analyse de Cd des parcelles avant épandage. Promouvoir l'agriculture de précision, la remobilisation du phosphore du sol, les variétés moins accumulatrices (céréales, pommes de terre). Étiquetage obligatoire des fertilisants.

2 g Cd/ha/an max
3
Moyen terme

Réduire la contamination des aliments

Réviser à la baisse les teneurs maximales en cadmium dans les aliments fortement contributeurs. Le niveau d'ambition dépend en cascade de la diminution des apports en amont (leviers 1 et 2).

Règlement UE 2023/915
4
Action continue

Améliorer contrôle & surveillance

Tout au long de la chaîne, des intrants agricoles aux aliments consommés. Renforcer le ciblage sur les aliments contributeurs majeurs. Intégrer le Cd dans la future directive européenne sur la santé des sols.

Pas de base de données Cd des fertilisants en France
5
Action continue

Réduire l'exposition tabagique

Renforcer la lutte contre le tabagisme actif et passif. Intégrer la problématique cadmium dans le PNLT. Étudier (avec prudence) l'opportunité d'une teneur réglementaire en Cd dans le tabac, sans permettre de marketing « moins dangereux ».

Génération sans tabac · 2032

« Ces aliments sont à la fois très consommés et constituent pour une partie de la population des denrées du régime alimentaire de base. La réduction de l'exposition dès le plus jeune âge repose avant tout sur des actions visant à réduire les sources de contamination, la contamination des denrées étant directement liée à la présence de cadmium dans les sols. »

ANSES — Section 3.6.3 du rapport, justification du choix des leviers

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